La crise sanitaire internationale provoquée par le Covid-19 a poussé la plupart des pays du monde à prendre des mesures de prévention par le confinement afin d’éviter la propagation du virus. La Tunisie, pour sa part, été proactive en prenant les mesures sanitaires nécessaires en déclarant l’état d’urgence national et en adoptant des mesures de confinement, y compris l’isolement total, le couvre-feu nocturne, les interdictions de voyager sauf rapatriement et mise en quarantaine des rapatriés nationaux. Le choc COVID-19 survient à un moment où la Tunisie est déjà confrontée à des déséquilibres macroéconomiques persistants.

En Tunisie, de nombreuses entreprises ont dû fermer, le télétravail (dans les corps de métier possible) a été rendu obligatoire et les déplacements ont été limités. Toutes ces mesures ne sont pas sans conséquences sur l’emploi. Les scénarios le plus optimistes estiment le taux de croissance en 2020 à 0,9%, en baisse de 1,2% par rapport à ce qui était prévu avant la pandémie.  Il est probable que la croissance soit négative.

Dès lors, nous, acteurs de la société civile (associatives, syndicats, coopératives) membres du Programme Soyons Actifs/Actives et du pôle Insertion socio-professionnelle et Economie Sociale et Solidaire (ISP-ESS) nous nous sommes demandées qu’elles en sont les conséquences ? Et quels en seront les défis? De manière générale, la pandémie a mis en exergue les inégalités socio-économiques et territoriales de manière criantes comme l’accès à la l’éducation, la différence entre les classes sociales, entre les régions, l’accès à la santé, etc.

Le Covid 19 : une augmentation de la précarité socio-économique en Tunisie Cette pandémie mondiale aura pour première conséquence l’augmentation de la précarité socio-économique dans le monde. Selon l’Organisation Internationale du Travail, une hausse du chômage mondial est à prévoir entre 5,3 millions (scénario le plus optimiste) à 24,7 millions (scénario le plus pessimiste). La Tunisie n’est pas en reste.

De nombreuses personnes ont perdu leur emploi ou sont en chômage technique. Le secteur public n’est pas en reste, les salaires pour les enseignants ne seront maintenus que pour 3 mois selon les prévisions de l’Etat tunisien. Plusieurs entreprises, contraintes de fermer et ne pouvant pas opter pour le télétravail, ont recouru aux licenciements de leurs employés ou encore les personnes en stage ou qui ne sont pas titulaires [1] . Les conséquences sur la montée de la précarité socio-économique seront fortes nous pouvons citer : augmentation de la pauvreté, de l’isolement social, absence d’accès aux ressources de bases etc.

Les principales catégories touchées : les femmes, les personnes en situation de migration, les travailleurs informels. Force est de constater que les travailleurs (euses) informels (lles) présentent la situation la plus préoccupante durant cette crise sanitaire. En effet, les personnes en situation de travail informel sont dans l’habitude déjà les plus précaires mais les mesures de préventions prises pour le bien de tous, ne font qu’accroître leur situation de vulnérabilités. Ils se sont retrouvés de facto en chômage (serveurs, vendeurs, réceptionnistes, maçon, peintre, etc). La situation, avançant dans le temps, devient assez préoccupante et on commence à voir et à lire la contestation de cette tranche de la population trouvant des difficultés pour se nourrir et vivre. Le 30 mars 2020, des habitants de la Mnihla dans la capitale Tunis sont sortis se manifester brisant les consignes de confinement en hurlant ‘’laissez-nous travailler vaut mieux mourir de la corona que de la faim’’ [2] Les plus touchés par cette crise restent les femmes qui sont dans toutes les situations sont de fait la catégorie de la population la plus vulnérable. Les femmes sont en proies en temps « normal » à une inégalité d’accès à l’emploi, de salaire etc.

Ces femmes qu’elles soient travailleuses informelles dans les champs, dans les maisons ont perdu leur seul moyen de subsistance avec pour la plupart des familles à charge. A cette catégorie, une autre est très préoccupante, il s’agit de personnes migrantes venant notamment d’Afrique Subsaharienne ou de Syrie et souvent embauchées dans le secteur d’informel, faute de situation légale. L’arrêt de toutes les activités économiques informelles telles que les chantiers ou encore le travail domestique (femmes de ménages auxiliaires de vie, baby-sitter etc) entraine une augmentation de leur situation de vulnérabilité légale, économique, sanitaire et sociale. Les aides des associations locales ou encore des ONG commencent néanmoins à se mettre en place.

D’autres catégories sont touchées telles que les services principalement les entreprises touristiques et une catégorie bien spéciale les artistes qui sans lieux pour se produire ou pour vendre leurs arts se retrouvent sans revenus et sans aides de l’État pour subvenir à leurs besoins.

Cette situation qui amènera une augmentation du taux de pauvreté et du chômage en Tunisie posent 4 défis :

i) Une réflexion sur la mise en place d’un modèle d’État providence avec des politiques publiques de solidarités et territorialisées (revenus minimums, caisses de solidarités etc.)

ii) La promotion des modes d’entreprendre issue de l’Économie sociale et solidaire.

iii) Le changement de paradigme économique en se focalisant sur le bien-être de toutes et tous

iv) une meilleure gestion des périodes de crise juridiquement appelés les états d’exception

Au niveau économique, le Covid-19 a montré que les choix économiques libéraux sont des choix erronés. Les pouvoirs politiques ont accordé une marge importante aux forces libérales qui régissent l’économie de la société. Et ce, au détriment du rôle social de l’Etat. En temps de crise, cette théorie montre sa limite. Malgré les risques et l’avenir qui est flou, cette crise sanitaire peut faire la dynamo d’une nouvelle vision pour la Tunisie, une vision qui évalue justement ses ressources et fait passer l’intérêt commun au-dessus de tout autre.

Les possibilités qui s’offrent aujourd’hui à la Tunisie pour faire de cette crise une occasion de s’engager dans un chemin économique différent qui sera l’économie sociale est solidaire. Pour cela, il est demandé à être revalorisé et considéré comme un pilier principal de l’économie nationale. Dans ce cadre, les membres du programme Soyons Actifs/Actives et le pôle ISP/ESS continueront à pousser vers la promotion de la loi de l’ESS,  son application effective dans les politiques publiques avec des moyens et des mécanismes dédiés.

Pour la mobilisation d’urgence d’un fond de réforme économique faisant à la fois face à la pandémie et à ses répercussions, il faudra appeler à la contribution sérieuse du secteur bancaire, du secteur des assurances, de la caisse des dépôts et des consignations, de la caisse de compensation, des caisses sociales mais aussi des entreprises privées et publiques, dont les contributions peuvent être en nature.

Il est tout aussi important de prévoir des mesures économiques, en complément des mesures sanitaires et sociales, afin de soutenir  la résilience des établissements économiques notamment les PME, les GDAs, les SMSAs. Cela passe principalement par la préservation des d’emplois par un plan de continuité d’activités pour ces structures fragiles.

La question majeure que nous nous posons aujourd’hui au sein du programme Soyons Actifs/Actives c’est si la crise sanitaire va-t-elle renforcer les inégalités ou est-elle l’occasion de repenser notre modèle économique ? Il n’est pas évident de répondre à cette question de suite car la profondeur des conséquences sociales, économiques et financières de la crise est encore difficile à mesurer aujourd’hui. Cependant c’est bien maintenant qu’il faut revendiquer que la reprise économique, une fois la crise sanitaire passée, ne ramène pas le même ancien régime de l’économie libérale mais un régime basé sur la coopération sociale et l’aspect solidaire. Nous sommes prêts à alimenter le débat public en la matière pour que ne plus jamais revivre cette situation.

Texte co-rédigé par les associations Création, Créativité pour le Développement et l’Embauche (CCDE) et l’Institut de coopération sociale internationale (ICOSI), coordinateurs du pôle insertion socio-professionnelle-ESS du programme Soyons Actifs/Actives qui regroupe 33 structures sur les deux rives de la Méditerranée

[1] A titre d’exemple : Vistaprint du groupe Compass a licencié tous ces stagiaires ( 80 personnes) avec comme motif stage non concluant  https://actuune.net/vistaprint-tunisie-licencie-80-employes/ ,

[2] https://www.businessnews.com.tn/covid-19–des-citoyens-bravent-linterdiction-de-se-rassembler-pour-manifester,520,96876,3